Educiné

Smoke (Wayne Wang - Paul Auster)

 

LES VOLUTES DU TEMPS

 

Le temps part en fumée...

A la séquence 3, Paul Benjamin raconte aux clients présents dans le débit de tabac d’Auggie Wren comment Sir Walter Raleigh, favori de la reine Elisabeth première d’Angleterre, prétendait pouvoir peser la fumée. Pour ce faire, il prenait un cigare neuf, le fumait en déposant délicatement les cendres sur le plateau d’une balance, et y ajoutait ensuite le mégot. La différence entre le poids du cigare neuf et celui des restes du cigare lui donnait le poids de la fumée.

Quelle folie, n’est-ce pas? Du moins pourrait-on le croire à première vue puisque tous les personnages du film fument -et fument sans peser- en recrachant parfois ostensiblement la fumée jusqu’à embrumer l’écran, que l’on songe à Felicity face à ses parents ou à Cyrus Cole racontant les circonstances de la mort de sa première femme ou encore à Paul Benjamin et Thomas Cole regardant un match à la télévision. ils brûlent leur vie comme chacun de nous, quoi de plus banal à constater.

Mais cette consumation inéluctable est dénoncée. Pour Auggie, « Ralentir ...c’est (le) conseil ». Il demande ainsi à Paul Benjamin de prendre le temps de regarder les photos, les quatre mille photos qu’il a prises à huit heures du matin, jour après jour, par n’importe quel temps, du coin de la troisième rue et de la septième avenue. Il pourra alors saisir les subtiles différences de l’une à l’autre. Auggie a tenu et tient « la mémoire du quartier ». Il mesure en fait le temps: « Tu sais comment c’est. Demain, demain et puis demain, le temps passe à petit pas » et chaque photo prend en compte l’écoulement. Quand Paul s’écrie « Jésus !» en découvrant Ellen, son tendre amour, Auggie ajoute: elle est souvent photographiée cette année là, elle partait au travail. Cette photo ramène à un qutidien cher, révolu et Paul s’abandonne au chagrin.

Thomas Cole se comporte avec son père (séquences 17-19) comme Auggie avec son appareil photo. Il se rend à la station d’essence près de Peekskill où son père travaille et il s’arrête face au garage qu’il dessine, image fixe elle aussi d’un quotidien. Il observe longuement son père, ce qui perturbe celui-ci au point qu’il est obligé, dans une certaine mesure, de s’adresser à Thomas, de lier conversation avec lui puis de l’embaucher. Ce face à face, ce lent rapprochement père fils, renouvelé ensuite sur un mode dramatique au moment de la révélation du véritable nom de Thomas (séquence 40) fait écho au face à face du père mort dans son bloc de glace et de son fils devenu plus âgé que lui, skieur, autre image arrêtée dans le récit de Paul (séquence 27). Cette image combine un quotidien et la mort, comme la photo d’Ellen, avec le même effet de choc au moment du récit pour le narrataire qui n’est autre que Thomas. Que peut penser Thomas de ce récit alors qu’il choisit, lui, de se planter devant son père pour l’observer? Ne se sent-il pas alors contraint à profiter de la chance: pouvoir s’avancer vers un père vivant (briser la glace en quelque sorte...) quand il entend que la mort pourrait faire obstacle définitivement à la rencontre? L’image arrêtée instaure un autre rapport à l’autre, donne à l’autre son prix.

L’image arrêtée, c’est aussi l’écriture. C’est Paul au travail à la machine à écrire. C’est la volonté de Paul, au début du film, de tout faire pour préserver ce travail. Paul réveille Rashid à huit heures trente pour pouvoir travailler à son bureau puis il le met dehors parce que le logement est trop petit et que la présence de Rashid devient un obstacle à la concentration. On découvre, à l’image, Paul au travail (séquences 15-16-20 etc.) comme on découvre à la séquence 14 Auggie faisant sa photo quotidienne, « l’oeuvre de (sa) vie ». L’un est romancier, a déjà publié trois ou quatre romans ce qui lui donne une certaine notoriété: la libraire April Lee attend son prochain roman (séquence 28); l’autre est vendeur de cigares -un peu minable, il le dit lui même- mais sacrifie tout à sa photo quotidienne y compris ses vacances: il n’est pas parti depuis douze ans. On pourrait poursuivre ce parallélisme et ajouter que l’écrivain aussi recourt aux images arrêtées mais en ce qui le concerne, Paul Benjamin semblent choisir celles qui sortent de l’ordinaire: blessé, il dira pour déculpabiliser Thomas qu’il fait de l’agression la matière du livre: « Documentation. J’ai incorporé la scène à mon histoire, donc les frais médicaux sont déductibles des impôts ».

Le travail de création est finalement replacé à l’échelle d’une vie à la séquence 31: écrire peut être l’oeuvre d’une vie mais la perspective de mourir relativise tout cela. Paul raconte à Thomas l’histoire de Bakhtine lors du siège de Léningrad en 1942; celui-ci avait consacré dix ans de sa vie à élaborer le manuscrit de son livre mais face à la mort, « il fuma, il fuma si bien qu’à la fin, il fuma son livre », le manuscrit étant le seul papier dont il pouvait disposer pour fumer son tabac. Continuer à faire de la fumée, c’est continuer à vivre.

Inversement, et de façon plus banale (voir les médias américains), fumer fait mourir: Vincent (le propriétaire du magasin) en est à son deuxième infarctus, quant à Paul, à la fin du film au lieu d’acheter deux boites de Shimmelpennincks, il n’en achète plus qu’une. Le tabac est mortel dans tous les sens du terme puisqu’Ellen a été tuée au sortir de la boutique d’Auggie où elle était venue acheter les cigares de Paul. Et Paul essaie à la fin du film d’en « réduire » la consommation puisque « quelqu’un s’inquiète de (sa) santé ». Est-ce dire qu’après avoir consumé sa vie en accordant toute priorité à sa passion pour l’écriture sans trop arrêter son regard sur Ellen au quotidien (voir la photo), il va prendre le temps, ralentir la consumation, ne plus s’enfermer dans l’écriture et ses pensées au point de risquer sa vie en traversant une rue?

Echappées du temps ou échappées dans le temps

Le film lui-même nous propose divers récits, ceux de Paul ou d’Auggie, sur la véracité desquels les narrataires s’interrogent. A la séquence 27, Paul remonte vingt-cinq ans en arrière, en 1965, et raconte l’histoire du fils qui découvre son père mort prisonnier d’une avalanche puis de la glace: « il voit ce corps, là, à ses pieds, figé dans la glace et il a l’impression de regarder dans son miroir, de se voir ... c’est son père qu’il regarde et le plus bizarre c’est qu’il est à présent plus jeune que lui, il est plus âgé que son père... ». Cela renvoie-t-il à la vie de Paul, ou est-ce un récit imaginé pour faire réfléchir le narrataire, Thomas, alors stupéfait et mutique? On ne sait mais le récit dramatique pour le narrateur comme le narrataire deviendra jeu à la séquence 28: Thomas invite alors la jeune libraire April à fêter avec Paul et lui son anniversaire et tous deux imaginent entre eux une relation père fils mais c’est Thomas qui protège Paul, c’est lui « le père » et Paul entre dans le jeu, je suis son fils, il est mon père dit-il en entourant du bras les épaules de Thomas. Dans un autre conte, le conte de Noël (séquence 44), Auggie, lui, joue à être Roger Godwin, le petit fils de Ethel qui, aveugle, ne demande qu’à le croire. Auggie permet ainsi à Ethel de passer son dernier Noël avec un petit fils fictif. Elle est heureuse des belles histoires qu’invente pour elle Auggie et c’est un beau conte de Noël ... un conte de Noël sentimental et non sentimental à la fois puisqu’Auggie vole un des appareils photos stockés dans la salle de bains. Mais ce conte est-il vrai? On constate à l’image le sourire malicieux d’Auggie et avant cela, au cours du récit, le cadre se resserre, amenant la caméra à passer du champ contrechamp à un plan rapproché buste sur Auggie puis à un gros plan sur son visage, enfin à un très gros plan sur sa bouche de conteur auquel répond un très gros plan du regard fasciné de Paul Benjamin. Comme il est dit dans la nouvelle elle-même, l’essentiel évidemment est que le narrataire ait cru au récit et lui accorde ainsi d’être vrai, c’est-à-dire en fait vraisemblable. Le film permet donc d’élaborer implicitement une réflexion sur le travail d’écriture.

Le récit concernant Bakhtine en 1942 semble laisser Thomas plutôt sceptique, Paul monte alors sur une chaise pour chercher une preuve en recourant à un livre et le récit vrai permet alors de dénoncer le mensonge de Thomas à propos de l’attaque de la banque par la bande de « Belette »: Thomas ne s’est pas contenté de voir, il a volé et les billets de banque échappés du papier vont échouer aux pieds du menteur. Tout récit est évidemment plus ou moins subjectif et joue du « vrai » au vraisemblable, du vraisemblable au fictif, à l’imaginaire.

A ces récits qui permettent d’échapper au temps s’opposent les récits rétrospectifs, les retours en arrière sur tel ou tel événement du passé des personnages, les récits vrais. Ces récits sont d’abord des récits de mort. A la séquence 7, Auggie raconte aux clients de sa boutique l’histoire du romancier Paul Benjamin, le malchanceux. Il raconte la mort d’Ellen et de l’enfant qu’elle portait -elle était enceinte de quatre ou cinq mois- au cours de l’attaque d’une banque, trois ou quatre ans auparavant. C’est pour Auggie une mort particulièrement absurde, il aurait suffi qu’elle n’ait pas la monnaie pour les cigares ou qu’il y ait eu d’autres clients avant elle, elle ne serait pas morte ... il suffisait d’une seconde de plus. Au contraire, la mort de Louisa Vail, mère de Thomas Jefferson Cole, met directement en cause Cyrus Cole. Il y a douze ans de cela, comme il le raconte lui-même à Thomas (séquence 21), Dieu l’a puni d’être un homme méchant et alcoolique. Il a causé un accident de la route dans lequel sa femme qui l’aimait est morte, lui est handicapé à vie, pour ne pas oublier. il est un autre capitaine Crochet, semblable par son handicap à Ruby portant un bandeau pour cacher l’oeil qu’elle a perdu, comme le capitaine Crochet. Ainsi les coupables, dans les histoires pour enfants, sont désignés comme les méchants physiquement.

Les victimes sont les « adolescents » tous deux menacés de mort: Felicity, dix-neuf ans, parce qu’elle se drogue (elle est accroc au crack), Thomas, dix-sept ans, parce qu’il a volé les voleurs. Les analogies ne s’arrêtent pas là puisque Felicity vit dans un univers délabré avec Chico, et Thomas se réfugie dans l’autre monde, on ne le cherchera pas chez Paul, chez le blanc ou du moins pas tout de suite... Situations de déplacement symétriques à cette différence près que la blanche est en perdition, alors que le noir se réfugie chez les blancs pour échapper à la mort. La blanche rejette avec violence tout recours à ses « parents » blancs, à une quelconque structure sociale, parce qu’elle a un « mec ». Le noir, lui, appellera la police, entrera dans le système pour sauver le blanc, Paul. Felicity comme Thomas sont victimes de l’absence du père. Felicity refuse ce père minable qu’elle n’a jamais vu en dix-huit ans, Thomas prétend aussi ne plus avoir de père. Mais là encore, Felicity est mortelle: dans sa déchéance actuelle, elle avorte, ce qui atterre sa mère et semble normal à Auggie, elle aura d’autres bébés... Quant à Thomas, personnage important du film, il se raccroche au contraire à la vie: il cherche du travail et pour Auggie, il est une figure de ce qu’il a été: un déjanté. Auggie a volé un collier pour Ruby (comme Thomas, c’est un voleur), puis il a choisi quatre ans de « marine » plutôt que la prison, il n’a pas pu poursuivre ses études et à son retour, Ruby était avec Bill, elle ne l’avait pas attendu. De son passé découle implicitement une certaine indulgence pour l’autre déjanté qu’est Thomas quand bien même il lui ferait perdre 5000 dollars en cigares cubains. Le rapport de Thomas à Paul est différent, Paul est une figure du père protecteur et à protéger même si ce n’est pas, bien sûr, le père de Thomas. d’où les remarques de Cyrus Cole sur le choix du nom: Thomas ne peut s’appeler Paul Benjamin puisqu’ils n’ont pas le même sang ni la même couleur alors qu’il peut y avoir un Cyrus Cole et un Cyrus Cole Junior. Cyrus Cole cherche à ce moment là à comprendre, dénonce le rapport de substitution, incitant sans le savoir Thomas à proclamer le vrai rapport père fils.

Le prix du temps

Dans leur désarroi actuel, les adolescents victimes cherchent de l’argent. Felicity accepte de voir son « père » sur les conseils de Chico pour éventuellement lui soutirer de l’argent. Thomas vole l’argent qui échappe à « Belette » au cours de l’attaque de la banque pour faire sa vie. A la sequence 7, un voleur blanc profite de l’inattention d’Auggie pour voler des magazines pornos, à la séquence 44 Auggie raconte l’histoire de son voleur Roger Godwinn, c’est un noir (comme Ethel, bien sûr) dans la mise en image de la séquence 45. Auggie lui-même a volé un appareil photo en 1976 à la grand-mère de Roger Godwinn, du moins le dit-il, et à présent il tente de se lancer dans le trafic de cigares cubains. Triste époque sans doute qui entraîne dérives et corruptions puisque les juges eux-mêmes achèteront les cigares de contrebande...

Mais l’argent circule, pourrait-on dire, pour le pire puis pour le meilleur: Thomas vole 5814 dollars à des voleurs, il est lui-même reconnu comme voleur par Paul. Thomas remet ensuite cette somme à Auggie pour compenser la perte des cigares cubains; ils deviennent donc tous deux -Auggie, Paul- complices de Thomas. Finalement cet argent va revenir à Ruby, elle-même à la dérive, et il lui permettra peut-être de payer la cure de désintoxication de Felicity. Happy end pour l’argent volé, l’argent du banquier ... cela ne manque pas d’humour, l’argent de la banque sert à la désintoxication d’une paumée.

Ainsi tout est bien qui finit bien mais les dénouements positifs (ou supposés tels: désintoxication de Felicity, Paul a sans doute trouvé April la jeune libraire etc) ou les réconciliations en série sont mises à distance parce que Wayne Wang et Paul Auster nous racontent une belle histoire sur le mode de celle qu’Auggie Wren raconte à Paul Auster dans la nouvelle ou à Paul Benjamin dans le film. Bien sûr Felicity est vulgaire, insulte ses « parents » mais dès qu’ils sont partis, elle « craque » et son « faux » père supposé millionnaire donnera de quoi la désintoxiquer et donnera aussi par la même occasion de quoi vivre décemment à la femme qu’il a tant aimée. La scène de reconnaisance du père et du fils (Cyrus et Thomas Cole) se passe dans les larmes et la violence et se fige ensuite dans une photo de famille où le grand frère caresse les cheveux de petit frère sous le regard du père redevenu exemplaire de l’autorité bourrue. De plus Thomas ne rique plus rien, les vilains noirs (!) ont été tués au cours de la séquence 44 lorsqu’Auggie s’apprête à raconter à Paul un conte de Noël.

Ce film est une belle histoire aussi parce qu’il concilie l’inconciliable: les blancs et les noirs; si Thomas affirme: « c’est un autre monde, noir c’est noir, blanc c’est blanc », Paul lui rétorque évoquant ces deux mondes: « on dirait qu’ils se sont rejoints ici ». Mais n’est-ce pas l’histoire d’une exception que cette amitié entre un romancier blanc et un jeune noir qui lit et apprécie ses livres. Rashid sauve d’abord la vie de Paul en lui évitant de passer sous les roues d’un camion et Paul lui propose de recourir à lui s’il a besoin d’un «toit pour une ou deux nuits ». Thomas logera à deux reprises chez Paul. Plus tard il lui apportera en cadeau la télévision qu’il a récupérée dans le bric-à-brac du garage de Cyrus Cole pour le divertir, le ramener au monde et à la vie. Paul fera embaucher Thomas par Auggie et interviendra pour qu’il garde ce travail. Paul paiera ensuite pour Thomas et sera victime de la violence de Belette mais Thomas appellera à temps la police, sauvant ainsi Paul. De plus, Auggie et Paul contraindront Thomas à dire à Cyrus Cole qu’il est son fils. Une belle histoire où le fils échappe à la déchéance et retrouve son père qui s’est racheté lui aussi, une belle histoire comme celle de la grand-mère Ethel à qui Auggie raconte que lui, son petit fils, va bien, est marié etc. Ne sommes-nous pas tous des grands-mères Ethel en puissance, nous jouons le jeu, nous entrons dans la fiction et les images racontant que les blancs -Paul, Auggie- serrent dans leurs bras les noirs -Thomas, Ethel- mais comme le dit clairement Thomas à Paul: « Ne soyons pas trop idéalistes », et lors de la séquence 37 Auggie et Thomas ramènent l’image au réel quand Paul, paternel, demande à Auggie de dire quelque chose pour rassurer Thomas, le déculpabiliser, Auggie déclare « Je t’emmerde! » et Thomas lui répond « Je t’emmerde aussi sale con de blanc! ».

Oui, comme le dit la chanson de Tom Waits « nous sommes innocents quand nous rêvons », nous sommes tous innocents quand nous voulons y croire, quand nous écoutons l’histoire, quand nous nous laissons subjuguer par le conte ou les images à l’écran mais après ... il y a le retour au réel. La fumée se dissipe, elle n’est qu’un leurre familier, celui du récit filmique, d’une certaine conception de l’écriture.

Muriel Forté