Educiné

AU NOM DU PERE
Jim Sheridan
LES CONLON, PERE ET FILS...
En
réalisant Au Nom du père, Jim
Sheridan a bien sûr voulu évoquer le conflit d'Irlande du Nord et le destin
malheureux des Catholiques de l'Ulster (il revient encore sur ce sujet dans son
dernier film, The Boxer interprété par Daniel Day-Lewis). Mais c'est aussi l'occasion pour lui d'aborder
un thème qui lui tient à coeur, les rapports entre père et fils, qui ont déjà inspiré certains de ces films
antérieurs (The Field, My Left Foot). Ces relations servent de trame à la
construction dramatique du film. Pour rendre le scénario plus efficace, Jim
Sheridan a été amené à concentrer l'action. Ainsi, contrairement à ce qu'on
voit dans Au Nom du père, le procès
des 4 de Guilford ne s'est pas déroulé en même temps
que celui de leurs présumés complices (dont Giuseppe Conlon)
: de même, le père et le fils n'ont jamais partagé la même cellule. Si
l'Histoire constitue un arrière-plan omniprésent, ce sont bien les liens entre
Gerry et Giuseppe Conlon qui sont au centre du
récit....
"Gerry, homme-enfant"
Dès
le début du film, Gerry, le personnage principal, apparaît comme immature,
"à peine adulte, plutôt un homme-enfant, léger
et irresponsable" (Agnès Peck, Positif). Dans
les premières scènes qui se déroulent à Belfast, il n'est qu'un petit
délinquant sans cervelle, qui déclenche une émeute par son attitude
provocatrice envers les troupes anglaises. Il se met également à dos les
responsables de l'IRA, exaspérés par son comportement : les
militants nationalistes craignent en effet, qu'à cause de ses provocations,
l'armée anglaise ne découvre leurs caches d'armes. Aussi, ils s'apprêtent à le
punir quand son père intervient "in extremis". Par la suite, Gerry
est encore présenté comme faible de caractère, sinon faible d'esprit...Quand il
débarque avec son copain Paul Hill dans le "swinging
London" des années 1970, le jeune Irlandais semble surtout fasciné par la
liberté qui règne dans la capitale britannique. Il apprécie particulièrement
l'accueil chaleureux qu'il reçoit dans la communauté hippie, surtout des jeunes
filles... Cette vie "facile" est d'autant plus attrayante que Gerry
vient d'une famille plutôt rigoriste en ce qui concerne la morale...Il continue
à vivre d'expédients, au jour le jour, en ne prenant
rien au sérieux...Quand il visite l'appartement de la prostituée, il s'amuse
avec les accessoires érotiques et dépense très vite l'argent qu'il a trouvé,
pour s'acheter une tenue voyante...Gerry n'est d'ailleurs pas un "vrai
dur" et même plutôt un "bon gars" : il donne gentiment de ses
nouvelles à sa famille et ne lui réclame même pas d'argent, au désespoir de son
ami Paul. Il donne le peu d'argent qui lui reste au clochard Charlie Burke, qui
semble en avoir besoin plus que lui...Même quand Gerry est accusé puis jugé
pour l'attentat de Guilford , il semble avoir du mal à prendre cela au sérieux...Alors
que le procès s'ouvre, il glousse avec ses amis quand
Giuseppe, une force morale...
Le
père de Gerry est au contraire présenté comme une
force qui ne faiblit pas, dont les convictions sont solidement ancrées. Comme
le dit Jim Sheridan, "Giuseppe est un personnage non-violent, presque
conservateur. C'est le centre moral de mon film". Le chef de la famille Conlon est d'abord profondément attaché à ses proches, et
en particulier à sa femme Sarah...Comme il le raconte à son fils sur les quais
de Belfast, il n'a pas hésité à se jeter à l'eau du bateau qui l'emmenait loin
de l'Irlande, pour retrouver celle qu'il aimait et qui allait devenir son
épouse. Dans son livre autobiographique, Gerry Conlon
précise que ce geste était audacieux, car son père était censé rejoindre
l'armée anglaise et qu'il risquait donc d'être accusé de désertion (cf extraits en anglais du livre de Gerry Conlon)...Pour Giuseppe, la seule cause qui vaille la peine
d'être défendu, c'est son propre foyer. Alors qu'il est détenu en prison et
qu'il sent la fin approcher, le vieil homme manifeste encore tout son
attachement à sa femme, quand il se remémore avec émotion leurs promenades dans
Belfast ou quand il s'inquiète de son sort après sa disparition...
Le
père de Gerry est aussi toujours présent auprès de ses enfants, et notamment
pour le plus turbulent d'entre eux, son fils...Il est là pour empêcher l'IRA
d'infliger une punition au jeune homme, il n'hésite pas à le rejoindre en
Angleterre pour le soutenir quand il apprend qu'il va être jugé (il a un moment
de doute, mais se reprend vite après avoir discuté avec Sarah...). C'est aussi
un homme de conviction ,très attaché à sa religion et
à ses principes moraux. Quand Gerry l'appelle de Londres, Giuseppe ne manque
pas de demander à son fils "s'il va bien à la messe". Pendant le
procès, il est choqué que le jeune homme ait menti à propos du cambriolage dans
l'appartement de la prostituée. Il lui pardonne cependant car Gerry se
"confesse" devant le tribunal : faute avouée, à moitié
pardonnée...Même quand son fils , sous l'emprise de la drogue, se moque de lui
alors qu'il récite ses prières, Giuseppe reste imperturbable... Surtout, il ne
transige pas sur ses convictions. Quand le responsable de l'IRA
vient lui dire qu'il est l'auteur de l'attentat et lui propose son aide,
Giuseppe refuse abruptement. Il n'est pas question d'accepter le soutien de
quelqu'un qui tue des "enfants de Dieu" (cf
la transcription de cette séquence dans le dossier : Explications en tous
genres)...Autant dire que Giuseppe Conlon a une force
de caractère à l'opposé de la personnalité de son fils....
La statue du Commandeur
Aussi,
on ne s'étonnera pas que les rapports entre le fils et le père aient été
d'abord conflictuels. Au début du film, Gerry semble écrasé et souvent
exaspéré par la personnalité de son
père. Quand Giuseppe le tire des mains de l'IRA, il subit , l'air boudeur, "l'engueulade" de son
père...Dans son livre, Gerry explique d'ailleurs que son adolescnece
a été très perturbée par les absences de son père, souvent malade...Comme il
est raconté dans le film, Giuseppe a contracté une maladie pulmonaire après
avoir travaillé sur les docks de Belfast dans des conditions épouvantables...
Alors que Gerry a une dizaine d'années,
son père et ses deux soeurs font de longs séjours à l'hôpital pour se faire
soigner (cf extraits du livre de Gerry Conlon). Cette absence du père est d'autant plus cruelle que Giuseppe "idôlatrait" son fils, et que celui-ci avait besoin de
cette adoration paternelle. Par la suite, Giuseppe est encore amené à
"corriger" son ainé presque comme un enfant
: il le reprend quand Gerry fait l'imbécile pendant le procès, il le calme
d'une gifle quand son fils l'abreuve de reproches lors de la première rencontre
en prison...
Dans
toute la première partie du film, Gerry s'oppose à son père et rejette le
modèle paternel. Ainsi, il s'énerve du conformisme de Giuseppe, de "ses
petites phrases toutes faites" qu'il énonçait en toutes occasions (par exemple, quand son
père sur les quais de Belfast lui dit de "vivre sa vie"...). Il ne supporte
plus la statue du Commandeur qu'incarne son père. Quand il le retrouve en
prison après leurs condamnations, il laisse exploser son amertume et lui
reproche violemment de n'être là que "lorsqu'il fait quelque chose de mal
et jamais quand il fait quelque chose de bien" : il lui en veut de son
moralisme intransigeant : les épisodes les plus anciens resurgissent et
apparemment les plaies ne sont pas complètement cicatrisées (Giuseppe n'avait
pas félicité son fils pour une victoire au football obtenue dans des condtions douteuses...). Même l'attitude combative de
Giuseppe, qui veut obtenir un jugement en appel, est comme un reproche adressé
à son fils qui s'enferme dans la résignation...Gerry s'indigne aussi de la
"lâcheté" de son père, face à la situation faite aux Catholiques en
Irlande du Nord. Lors de la scène déjà mentionnée entre Giuseppe et Joe MacAndrew, il s'énerve contre
l'aveuglement politique de son père : il lui reproche notamment de ne s'être
jamais révolté contre son sort, alors que tous ses malheurs étaient le fait des
Protestants (en Ulster, les travaux les plus pénibles et les plus dangereux
étaient "réservés" aux Catholiques...). Cette prise de conscience
apparaît après le procès : comme il le dit à son père, "il vaut mieux être
coupable, au moins on est respecté"...La haine de ses codétenus anglais
contre les Irlandais le renforce dans sa conviction (il affiche même le
portrait du Che dans sa cellule). Mais, surtout Joe MacAndrew lui sert évidemment de père de substitution : il
a l'immense mérite, aux yeux de Gerry, d'offrir une alternative au modèle
paternel. MacAndrew est sûr de lui (il ne cesse de
répéter : "nous sommes en guerre"...), il sait se faire respecter et
n'hésite pas à utiliser la force (à la première insulte des prisonniers
anglais, il déclenche immédiatemment une bagarre, il
se sert de ses "relations terroristes" pour intimider les plus
teigneux...).
Ce
moment du film constitue sans doute l'apogée du conflit entre Gerry et son
père. Le jeune homme peut ainsi "régler ses comptes" avec Giuseppe
sur un plan politique...Et quand Joe MacAndrew organise une mutinerie dans la prison pour
protester contre les conditions d'incarcération, Gerry est à ses côtés pour le
seconder...
Au nom du père et du fils...
Mais
l'attitude de Gerry envers son père est trop agressive pour être sincère. En
fait, dès le début du film, les les deux hommes sont plus proches qu'il n'y paraît, même
s'ils "communiquent mal" : ainsi, quand Gerry raconte à Gareth Pierce son départ de Belfast, il regrette de n'avoir
pas su trouver les mots justes pour dire adieu à Giuseppe. En bon fils, il ne
manque pas, une fois arrivé à Londres, de donner de ses nouvelles...Ce qui fait
"craquer" Gerry lors de son interrogatoire, c'est qu'un des policiers
menace de tuer son père...Il ne supporte pas la vision de Giuseppe dénudé pour
être épouillé quand il entre en prison... Un incident fait aussi réfléchir le
jeune Irlandais. Joe MacAndrew,
qui s'est pris de haine pour l'un des gardiens, profite d'une projection de
cinéma pour le brûler vif. Gerry est horrifié de la cruauté gratuite du
militant de l'IRA et prend conscience que son père
avait vu juste à son propos. Aussi, son attitude évolue du tout au tout. Il
propose à son père de l'aider dans sa campagne pour obtenir leur libération, il
décide de coopérer avec l'avocate Gareth Pierce,
alors qu'auparavant il se tenait à distance...En particulier, il lui raconte
toute leur histoire sur des bandes audio (ce sont d'ailleurs ces cassettes
enregistrées par Gerry Conlon qu'on entend en
voix-off dans différentes séquences du film...). Cette "confession"
s'apparente à une auto-thérapie,comme
si le jeune homme saisissait l'occasion pour faire le point. Entre le père et
le fils, les rôles sont presque inversés. L'état de santé de Giuseppe ne cesse
de se dégrader et même sa force de caractère est amoindrie : quand sa femme lui
apprend que leur fille se promène avec un collier de chien autour du cou, il
semble résigné...Aussi, c'est Gerry qui prend en charge son père, l'oblige à
suivre son traitement, lui remonte le moral quand le vieil homme lui avoue ses
angoisses. L'un et l'autre en viennent à évoquer les souvenirs qui les
rapprochent, comme les promenades main dans la main, l'incident avec
l'inhalateur. Gerry se dit même prêt à s'occuper de la personne la plus chère
au coeur de Giuseppe, Sarah. Si celui-ci
hésite encore ("tu n'as pas la maturité nécessaire"), la confiance
est revenue entre le père et le fils.
Même
après la mort de Giuseppe, Gerry tient le cap pour être fidèle à sa mémoire. Il
s'implique davantage encore dans la campagne obtenir la révision de leurs
condamnations, harcèle son avocate, ne se laisse pas aller, même au plan
physique (il fait de la musculation dans sa cellule). On connaît la suite et
l'issue triomphale du procès en appel. Gerry Conlon
dit son bonheur d'avoir gagné "au nom de son père et de la vérité" (in the name of my father
and of the truth...). L'homme-enfant est
devenu adulte et s'est réconcilié avec son père, même au delà de la mort.
Des lectures multiples
Les
rapports entre le père et le fils peuvent donner lieu à de nombreuses lectures.
Certains insistent sur l'aspect religieux de l'itinéraire de Gerry Conlon. Le titre est d'ailleurs volontairement ambigu et
permet plusieurs interprétations : Au nom
du père peut s'entendre au sens psychologique mais aussi
,bien sûr, au sens chrétien (au
nom du Père...). Cette confusion des genres n'est pas un hasard et
certaines scènes abondent en détails signifiants. Par exemple, quand Gerry est
interrogé brutalement par les policiers, les bras écartés à l'horizontale, la
chemise ouverte sur une croix bien en évidence sur sa poitrine... Ainsi, le
jeune homme connaît-il les errances et les souffrances, avant de retrouver son
père (et son Père?...) et d'atteindre la rédemption.
Jim
Sheridan a aussi précisé que l'histoire des Conlon
peut être comprise comme une métaphore à propos de l'Irlande. Dans un entretien
avec Michel Ciment, il explique que Giuseppe "(lui) est apparu comme la
figure du père qu'(il) cherchait, doux et sincère. En
général, c'est la femme qui représente l'Irlande et elle est souffrante. Dans
ce cas, c'est l'homme". Le cinéaste a d'ailleurs pris clairement parti à
propos du problème irlandais. Pour lui, la responsabilité des violences est
partagée : il récuse ainsi la thèse de Ken Loach dans
Hidden Agenda, qui évoque une conspiration des
Conservateurs. Sheridan est aussi fondamentalement hostile à la violence telle
que la pratique l'IRA. En ce sens, Giuseppe Conlon est bien son porte-parole : "il représente
toutes les victimes innocentes, coincées entre les autorités et l'IRA. Il me fallait laver son nom" (Jim Sheridan). Dans Au nom du père, le personnage du
militant de l'IRA est rien moins que sympathique et
quand Gerry se rend compte que cette violence gratuite ne mène à rien, il se
rallie à la position de son père : rien n'est possible par la force (le
cinéaste développe à nouveau cette idée dans son dernier film, The Boxer, et aborde le problème du
fanatisme de certains terroristes qui ne peuvent s'habituer à la paix...).
Ainsi,
Au nom du père est un film riche de
sens. Ce qui fait sa force, c'est de décrire des destins individuels imbriqués
dans un drame collectif. L'Histoire tragique de l'Irlande du Nord est bien
représentée par le destin des Conlon et leur histoire
prend toute sa dimension dans le drame irlandais.
Pascal BAUCHARD